Pour continuer le débat lors de la soirée du 24 novembre 2012 avec les diacres en formation chez Gladys et Henri
Chabloz
vr/janvier 2013
J'ai eu la chance d'être invité à une soirée de discussion sur :"le Temps presse" par une volée de diacres romands en formation OPF. Ils ont ajouté cela à leur temps réglementaire et avaient lu
le livre. La soirée a été très belle et dense, et il avait été impossible de répondre à toutes les questions et remarques. Cest la raison pour laquelle j'y consacre cet artile de mon blog. Les
intervenants ont accepté que leur nom figure sur les questions.
Renaud Rindlisbacher : Comment faire avec les anciennes générations ?
Ta question est très importante, elle témoigne de ton souci d’unité. Mais c’est une « colle » pour moi, car le problème se situe précisément dans la rupture de transmission des
années 60.
Parmi les scénarios ;
1. On tente de mettre tout le monde ensemble, et c’est ce qui se passe actuellement, à savoir que ce sont les (grands) aînés qui dominent, avec leur esthétique, leurs idées… et cela ne laisse
peu ou pas de place aux générations d’en dessous (dès 60 ans !).
2. On organise des « existences séparées » avec des activités distinctes et des horaires différents. C’est aussi ce qui se passe parfois, mais la diminution du nombre des ministres
rend cet exercice difficile, car il nécessite un grand nombre d’animateurs.
3. Troisième scénario, on travaille à autonomiser le groupe de 3e âge (en le faisant par ex. bénéficier d’un ministre à la retraite), et on invente de nouveaux types de présence et
de propositions pour des populations nouvelles.
C’est cette proposition qui est la mienne. Ce faisant, comme je le préconise dans mon livre, on inverse le fameux 90% de « reproduction » et 10% d’ « invention » pour
passer à 90% d’invention et 10% de reproduction.
Question : « comment convaincre une assemblée de paroisse à voter un tel projet alors qu’elle est composée en majorité de personnes d’âge respectable (et de plus jeunes qui
partagent leurs idées puis qu’ils y sont ?)
Pascale Boismorand : Est-ce que la pression sociale n’était pas forte au point de contraindre les gens à participer à la vie d’Eglise ?
Eh oui, vous avez raison. On peut l’appeler la pression sociale, ou la coutume. Dans les deux cas, il s’agissait de forces qui ne faisaient pas appel à une décision personnelle, mais à une
obéissance au groupe. Cela a fondamentalement changé. Ce qui domine maintenant est l’individualisme et le libre choix.
On doit faire avec cette nouvelle donne : toucher, convaincre, séduire avec la substance et la qualité de ce que l’on propose. C’est une conversion extrêmement difficile pour une
institution qui n’avait pas ce genre de soucis durant des siècles.
Nous devons maintenant nous intéresser aux attentes et aux besoins pluriels des personnes dans une société éclatée…
Question : « comment les connaître ? ». Réponse : « en les rencontrant en vérité et se laissant « changer » par elles… »
Pascale Boismorand : Est-ce que la véritable fonction et le sens de l’Evangile est de répondre aux besoins et attentes des gens ?
Merci aussi de la question. Evidemment que posée comme ça, la réponse est non. Du moins pas tous…
Ce qu’il faut savoir, c’est que, par le passé, les grandes Eglises, sans l’avouer, répondaient aux besoins et attentes d’une partie de la population. La partie dirigeante, les notables, ceux
qui faisaient l’opinion, dirigeaient la politique. L’Eglise était impliquée dans la construction sociale. Dit comme ça, c’est évidemment trop massif, cela mériterait de très amples
développements. N’empêche, prouvez-moi le contraire… Dire que l’Eglise était constantinienne est un bon résumé.
Ce que je propose n’est pas, à l’instar des Eglises évangéliques, de sortir de la société, mais d’y rester en proposant une spiritualité qui corresponde aux besoins et attentes de ceux qui
font la société actuelle. De la même manière que l’Eglise l’a fait dans le passé, continuer de le faire pour la société actuelle.
Question : Une église publique est elle compatible avec une société plurielle et éclatée ? (là, est peut être la seule question à se poser et la réponse n’est pas évidente du
tout. Il faut y travailler. Et je dois vous avouer que si la réponse est « non », je vais devoir revoir ma copie. Pour le moment, je persiste et signe…
Yvan Aboussouan : Il y a tout un travail de communication à faire. Comment actualiser
Quels mots utiliser ? Comment ne pas réveiller un passé négatif ?
Votre question, on se la pose depuis que le marasme atteint sérieusement les grandes Eglises. Elle est très importante et pas simple.
Je prendrai le problème de la manière suivante : si communiquer consiste à adapter un message donné, solide et clair, et trouver les formes et les mots qui font mouche dans notre temps,
le problème n’est pas un problème de communication.
En vérité le problème se trouve dans le message à communiquer dans le sens, le contenu. Celui-ci doit répondre aux interrogations qui existent chez les femmes et les hommes d’aujourd’hui
avant de chercher à être communiqué.
C’est tout un travail, le travail précisément théologique. Celui ci est difficile à faire précisément du fait de la société plurielle et éclatée… Il ne s’agit pas de plaquer une parole, mais
la traduire, de la réinventer en fonction du temps présent, en fonction de la singularité de notre époque. Durant très longtemps, ce travail (on l’appelle la « dogmatique»), a été fait sur
la base de la philosophie. C’est plus compliqué que cela, mais on peut dire que les théologiens tendaient à dire la foi sur l’arrière fond philosophique de la société. Actuellement le paysage
philosophique, comme le paysage artistique ou musical est complément « déconstruit », c’est un euphémisme de le dire. On pourrait presque dire : détruit. Depuis une quarantaine
d’années, on l’a fait sur la base de la sociologie puis de la psychologie. On se met à le faire sur la base de l’anthropologie… mais les discours sont si nombreux et discordants que c’est un
travail de Sysiphe ou de Pénélope.
Pour illustrer le propos et le rendre plus compréhensible, je vous citerai l’attitude (globale, ils ne sont pas monolithiques) du christianisme évangélique. Pour ce courant, la question est
bion une question de communication. Ils disposent d’un message clair, précis, concis, opératoire. Le seul problème est de savoir comment le faire passer. Et sur ce point ils sont
extrêmement forts. Ils ont totalement modernisé la forme et ils ont un réel succès, en tous cas sur la frange des personnes qui sont sensibles aux préoccupations prises en compte et à
l’esthétique choisie. Ces Eglises peuvent faire de l’apologétique, de la défense du christianisme (en fait de leur christianisme…).
Vous voyez dès lors pourquoi ce n’est pas d’abord une question de communication, mais une question infiniment plus grande. Je traite de la chose dans mon livre en parlant de Luther qui avait
su capter la grande question des foules de son temps, et en proposant des déplacements théologiques et spirituels…
Question : Où est notre Luther d’aujourd’hui ?
Isabelle Plan : Clarifier les axes concrets :
Le rapport au politique, au vivre ensemble.
Le rapport au politique est une dimension très importante dont on a peu conscience. Notre société veut confiner le religieux dans la sphère privée. Or c’est un piège pour nous étouffer. Le
question tout à fait publique.
D’abord parce que durant des siècles (et actuellement dans de très nombreuses contrées), la religion a été (est) constitutive du politique au sens du vivre ensemble dans la
« polis » la cité. Elle a (et devrait avoir) encore un grand rôle à jouer, celui précisément d’aider les gens à vivre ensemble. Et c’est bien parce qu’elle a hélas souvent aidé à faire
la guerre qu’elle peut aider à faire la paix… (voir H. Küng et son projet d’éthique planétaire).
Ainsi donc, il est important de concrétiser dans le quotidien non seulement personnel, mais social et politique, les valeurs que la religion communique : la paix, le respect, le
rôle des « riches », l’attention au plus pauvre, etc. .
Ces réflexions conduisent à la deuxième question :
La question de l’écologie et de la spiritualité.
Un des problèmes centraux de notre société est celui de la destruction de la biosphère du fait de l’utilisation massive de combustibles fossiles. Dans la prise de conscience de cette réalité
et la lutte pour inverser le mouvement s’il en est encore temps, la spiritualité et les religions peuvent jouer un rôle non négligeable. Celui de montrer que le confort, la consommation et le
prétendu bonheur matériel ne sont que chimères : « l’homme ne vit pas de oain seulement ». Et que la gestion de la création est une tâche donnée par Dieu qui nous la confie non
pour la piller, mais pour la donner à nos enfants.
X. Pas mal de gens aimeraient des réponses toutes faites avant de croire. Comment entrer dans un dialogue sans les remonter contre la foi tout en respectant
les gens ?
Un dialogue qui atteint les gens…
Votre question est très importante. Elle pose le problème du type, du genre d’Eglise.
Dans notre société plurielle et éclatée, il semble difficile, voir impossible de revenir à une église pour tout le monde (d’ailleurs est-ce souhaitable ?). Ainsi donc, il devrait y avoir
(et il y a !) des églises différentes qui mettent chacune l’accent sur un aspect de la foi et le développent. Par exemple, chez les protestants, les églises évangéliques (pentecôtistes ou
non) proposent un accueil chaleureux, de réels moments d’émotions et des réponses (presque) toutes faites. Elles touchent ainsi la frange de la population qui y est sensible. Honneur à
elles ! si on peut dire… Il faut quand même ajouter que, en se présentant parfois de manière assez exclusives, elle peuvent éloigner des gens de la foi chrétienne.
Dans la même logique, les églises historiques ont à se profiler sur le « marché » du religieux. Il me semble que, différemment des précédentes, elles devraient insister sur le
caractère de la foi comme recherche, comme quête, comme pèlerinage. Ce faisant, elles présenteraient au « monde » un visage plus accessible, plus adapté à des personnalités qui ne
cherchent pas forcément une sécurité, un environnement chaleureux, mais du partage sur les grandes questions de la vie, sur : « comment être authentiquement humain dans notre
société ?».
Il devrait juste y avoir une bienveillance réciproque entre ces types ou genres d’églises, de manière à faciliter la circulation des fidèles qui n’ont pas tous les mêmes besoins et les mêmes
attentes au même moment !
X. …et si il n’y avait plus de grandes églises ? Qu’est ce que cela changerait ? Qu’est ce que cela poserait comme problème ?
Merci de poser cette question. Je dirai que serait vraiment dommage que le christianisme (version protestante) ne se présente plus que sous sa forme « fastfood » telle que proposée
dans ce qui est désormais son plus grand nombre sur terre. On a besoin de MacDo, mais on a besoin aussi de gastronomie. Il y a bien sûr avoir la foi, donner sa vie à Jésus, puis faire de la
mission tous azimut l’objectif final, c’est bien et sans doute nécessaire. Mais il y a aussi besoin de penser, de confronter, d’approfondir, d’avoir accès à 2000 ans de christianisme qui ne sont
pas que des balayures. Il y a besoin d’une présence chrétienne que j’ai appelée « soft » dans mon livre. Il y a besoin de diversité, de charité désintéressée, de dialogue
interreligieux, de culture et de dialogue avec la culture… Tout cela est le fait des grandes Eglises… Puissent-elle se réformer assez pour qu’elle parviennent à continuer de tenir leur place dans
le concert chrétien !
Annick Monnot : Le christianisme n’est pas en train de mourir ! Est ce que ce livre aurait pu être écrit par des catholiques au XVIe ?
Il y a des choses nouvelles, mais elles devaient être acceptée, intégrées, admises par l’institution. Comment valoriser les choses qui se vivent maintenant ?
C’est exactement le thème de mon livre. Relisez, vous verrez !
Henri Chabloz : Ce qui est difficile, c’est que l’institution garde et conserve ce qui est, mais elle est handicapée face au nouveau !
L’institution a besoin de liberté !
Tu as raison, Henri, l’institution est là pour conserver. Elle ne peut en elle même que rarement inventer. Elle ne change que sous la contrainte, ou plus exactement, elle intègre ce qui
semble lui être utile pour se conserver, ou, si elle est assez forte, ce qui pourrait la détruire.
A ce sujet, l’exemple de la création de la société des écoles du dimanche en Suisse romande au XIXe siècle est éloquent. Elles ont dû se constituer en association hors de l’institution
ecclésiastique qui n’en voulait pas… et au bout de quelques dizaines d’années elles sont devenues un élément constitutif qui continue aujourd’hui de la pédagogie chrétienne dans nos contrées. Il
en a été de même pour la création de diaconesses de St-Loup… et de milles choses encore. La vie se déploie par elle même, mais elle doit d’abord naître puis convaincre. Comme dit le
proverbe : « la meilleure critique du faux est la pratique du vrai », ou, mieux dit : « la meilleure critique mal est la pratique du bien !».
Des changements pourront advenir dans l’Eglise protestante dans la mesure où ils commenceront à vivre de leur côté et deviendront suffisamment forts pour devenir incontournables…
Qui est-ce qui commence ?
Etienne Guilloud :
Montée des courants confessants, pourquoi tant de haine ?
J’ai déjà abordé cette question plus haut. Ce que je crois profondément, c’est qu’il y a de la place pour tout le monde sur la planète des spiritualités. Pour tout le monde, donc aussi, face
à des conceptions closes, de la place pour des spiritualités plus ouvertes, plus « en chemin », en recherche, en quête.
Dans notre société plurielle et éclatée, il ne peut en être autrement. Tout le monde n’a pas les mêmes besoins et attentes en même temps et cela se modifie en fonction des circonstances de la
vie…
Ainsi, ce n’est pas de la haine, juste du droit à la complémentarité, de la possibilité d’exister, de pouvoir circuler d’un lieu à l’autre sans que ce soit une catastrophe.
Ce qui me dérangerait, ce serait le jugement qu’exercent certaines de ces communautés de confessants sur les autres Eglises, mais je sais que c’est aussi vrai dans l’autre sens (ce que tu me
reproches). Ainsi chacun a à balayer devant sa porte…
D’ailleurs, il y a une multitude de communautés évangéliques et une multitude de fidèles qui suivent cette voie. Il n’y a donc pas de jugement global à poser, juste se baser sur des tendances
(on peut les connaître en regardant leurs sites www), et surtout bien distinguer les doctrines des personnes… Un discernement reste nécessaire.
J’ajoute quand même que ce qui me dérange particulièrement, et qui arrive parfois, c’est que, dans ces communautés, la vision du christianisme étant présentée comme la seule
« vraie » (d’ailleurs ils se disent « chrétiens » comme si d’autres ne l’étaient pas !), un refus de cette vision par une personne untelle peut entraîner le refus
de la foi chrétienne en son entier… Reconnaissons que c’est dommageable au message de l’Evangile qui n’est la propriété de personne !
Je résume en deux mots : Il y a de place pour toutes les formes de foi chrétienne. Toutes.